Depuis la Suisse, je regarde la jeunesse qui se lève cet automne. Il serait facile de la juger, avec enthousiasme ou avec agacement. Je voudrais plutôt suspendre ce jugement, au sens de l’épokhè des sceptiques, pour m’arrêter sur ce que sa présence dans la rue révèle. La démocratie repose sur une exigence simple : nul ne doit être soumis à un pouvoir qu’il ne peut contester, ni à des règles communes à l’élaboration desquelles il ne peut prendre part. Ce principe a toujours eu des angles morts. En Suisse, les femmes n’ont obtenu le droit de vote fédéral qu’en 1971, et une partie des résidents étrangers n’a toujours pas de droits politiques. Les mineurs, eux, sont restés hors champ presque partout. Or ce sont eux, et ceux qui viennent à peine d’atteindre la majorité, qui vivront le plus longtemps avec les décisions prises aujourd’hui sur le climat, la dette ou le travail.
J’ai récemment travaillé sur la manière dont le pouvoir se justifie dans trois espaces : la cité, l’entreprise et la famille1. J’en retiens un critère. Plus il est difficile de se soustraire à un pouvoir, plus ceux qui le subissent doivent disposer de moyens effectifs de le contester. Il ne s’agit pas de donner à tous le même pouvoir. Il s’agit de justifier les différences de pouvoir plutôt que de les nier.
L’économiste Albert Hirschman distinguait deux réponses face à une organisation insatisfaisante : partir ou prendre la parole. Partir est plus ou moins accessible selon les situations. Un actionnaire vend ses titres en un clic. Un salarié qui dépend de son salaire et de sa région paie cher sa démission. Un enfant, lui, ne peut pas quitter sa famille. Et une génération ne peut pas quitter son époque. On n’émigre pas hors du climat, et l’on ne refuse pas un héritage en changeant d’adresse. Dans l’article qui ouvre ce dossier, Victor Chaix montre que la jeunesse mobilisée se heurte aux blocages que lui opposent les générations au pouvoir : la dette publique, les « lois du marché », l’impératif concurrentiel. Ce sont précisément des pouvoirs dont on ne peut sortir. Pour la Gen Z, la sortie est fermée. Il ne reste que la parole. Victor Chaix rappelle, avec David Graeber et David Wengrow, que la liberté fut longtemps celle de partir, de désobéir et d’inventer d’autres formes de vie. Privée de la première, cette génération revendique les deux autres.
Encore faut-il que cette parole trouve un canal. Beaucoup de lycéens n’ont pas l’âge de voter. Ceux qui l’ont pèsent peu dans des électorats vieillissants. Et lorsque leur parole parvient enfin à se faire entendre, elle leur échappe souvent. Des partis la récupèrent pour grossir leurs rangs ou appuyer leur programme. Des médias l’instrumentalisent pour servir leur ligne, en l’encensant ou en la caricaturant. Une parole qu’on reprend à son compte n’est pas une parole qu’on écoute. Ce texte lui-même n’échappe pas à ce risque : il parle d’eux. Il voudrait seulement rappeler à ceux de ma génération qu’il nous revient d’écouter, pas de traduire.
Car quand la voix n’a ni lieu où être entendue, ni moyen de rester la sienne, elle prend la rue. Ce n’est pas une anomalie démocratique : c’est la forme de contestation qui reste à ceux qu’on n’a pas prévu d’écouter. Elle se forge aussi ses propres récits. Victor Chaix observe que là où la jeunesse de mai 68 trouvait ses repères chez Marcuse ou Debord, celle d’aujourd’hui les puise dans des fictions populaires comme One Piece. On aurait tort d’y voir de la légèreté. Une génération qui se raconte elle-même ses histoires de libération est une génération qui refuse qu’on parle à sa place.
On objectera que des dispositifs existent : conseils de jeunes, consultations, concertations. La chercheuse en politiques urbaines Sherry Arnstein mettait en garde, dès 1969, contre les échelons du bas présentés comme des échelons du haut. Une consultation dont le résultat est fixé d’avance n’est pas de la participation, c’est de la mise en scène. La participation se mesure moins au nombre de réunions qu’au pouvoir réel dont disposent les participants. Une bonne part de cette génération semble l’avoir compris. Elle ne demande pas d’être informée ni consultée pour la forme. Elle demande que les décisions qui engagent son avenir lui soient justifiées, et qu’elle puisse les contester.
Je ne prétends pas que la jeunesse devrait tout décider. La responsabilité existe, et l’expérience aussi ; encore faut-il que les adultes l’exercent. Mais être entendu n’est pas décider, et refuser à quelqu’un la décision ne dispense pas de l’entendre. La Convention de l’ONU relative aux droits de l’enfant le dit pour chaque enfant : son opinion doit être prise en compte selon son âge et sa maturité. Fatima Ouassak, que cite Victor Chaix, le dit plus simplement : il faut « associer les enfants à leur sort ». Ce qui fait la qualité démocratique d’une relation d’autorité tient à trois choses. On peut parler sans crainte. Sa parole est réellement prise en compte. Et la décision est expliquée. Ce qui vaut pour une famille vaut a fortiori pour une société face à sa jeunesse.
Je suis architecte. Je dessine des bâtiments qui dureront bien plus longtemps que les décisions qui les ont fait naître. Ceux qui y vivront dans cinquante ans ne sont pas autour de la table quand on les conçoit. Mon métier m’oblige à les imaginer, à leur rendre des comptes en leur absence. Je suis aussi père d’une enfant encore trop jeune pour manifester. Elle ne peut pas quitter notre famille, et c’est précisément pour cela qu’elle doit y être entendue. Une génération entière se trouve dans la même position face au monde que nous lui laissons.
Avoir le pouvoir de décider ne signifie pas posséder ceux sur qui la décision s’exerce. Les générations au pouvoir ne possèdent pas celles qui viennent. Ce que la Gen Z nous rappelle, c’est qu’un pouvoir ne devient légitime ni parce qu’il est le plus fort, ni parce qu’il est le plus âgé, mais parce qu’il peut être justifié, limité et contesté. Encore faut-il que cette contestation soit à la portée de ceux qui le subissent, sans qu’ils aient à risquer les conditions de leur propre existence. Leur présence dans la rue mesure la distance qui nous en sépare encore.
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Julien Voumard, « la cité, l'entreprise et la famille, du pouvoir politique au pouvoir de vivre ensemble », étude, mai 2026, révisée le 4 novembre 2026, en cours de rédaction. Je l'ai menée dans un cadre personnel de recherche, pour nourrir ma réflexion face aux événements de ces dernières années, à la réalité de nos démocraties et aux tensions internationales. Elle prolonge un travail un peu plus ancien sur la guerre, qui me préoccupe profondément. L'étude examine comment le pouvoir se justifie dans la cité, l'entreprise, la famille et sur les plateformes numériques, puis met son critère à l'épreuve de la « prospérité commune », but constitutionnel en Suisse et programme du Parti communiste chinois. Elle soutient que plus il est difficile de se soustraire à un pouvoir, et plus il touche des intérêts fondamentaux, plus ceux qui le subissent doivent disposer de moyens effectifs de le contester.↩