En octobre dernier, je lisais un éditorial du Madagascar Tribune, relayé dans le Courrier International, qui tentait d'analyser la révolte de la Gen Z dans son pays et d'autres pays du sud global à travers le manga de One Piece. Son auteur, Patrick Rakotomalala, essayait de mieux comprendre les principes et les modes de mobilisation renouvelés de cette Gen Z, dont je fais tout juste partie1, en se penchant sur cette fiction et en prenant au sérieux son symbolisme. Dans son pays, comme de nombreux autres à travers le monde, le chapeau de paille et son pavillon sont omniprésents dans les mobilisations actuelles de la jeunesse. Pour Rakotomalala, c'est symptomatique :
Cette jeunesse ne lit pas nos manifestes, elle regarde des mangas. Elle ne croit plus aux partis, elle croit aux crews. Elle ne suit pas des leaders, elle suit des principes. Et c’est là que j’ai découvert le socle symbolique de cette génération : le manga One Piece (oui, je sais… je suis has been). One Piece, c’est bien plus qu’un manga ou un dessin animé, ou même aujourd’hui une série (réjouissante) sur Netflix. C’est une épopée politique déguisée en histoire de jeunes pirates. On y apprend que : la liberté vaut plus que la gloire ; l’amitié est une force révolutionnaire ; le pouvoir corrompt toujours ; la dignité se conquiert par la loyauté ; et que le rire est une arme contre la peur. Luffy et ses compagnons incarnent le refus du conformisme, le courage joyeux de ceux qui se battent sans haine, et la foi dans une fraternité horizontale. Pas besoin de lire Marx ni Fanon. Ils ont Luffy. Et dans un monde saturé de mensonges, cela suffit pour rêver juste.
Depuis cette lecture et les impressionnantes révoltes de la Gen Z l'an dernier — à Madagascar, au Népal, en Indonésie, au Pérou et au Maroc, notamment — je suis fasciné par la motricité politique de One Piece, ainsi que par sa manière de déplacer le référentiel commun de la lutte politique depuis des figures intellectuelles et leurs essais philosophiques (ceux de Marx, Fanon, Marcuse, par exemple) vers des figures fictionnelles et des principes plutôt incarnés dans des attitudes et des gestes, bien davantage sensibles que n'importe quel concept décrit de manière abstraite dans un livre plus « sérieux ». Aussi, comme tout le monde, et bien que j'en fasse partie, je suis impressionné par la détermination de la Gen Z face à ce qui l'opprime : je me réjouis de sa manière, inespérée, de dépasser une résignation courante au sein des générations qui la précèdent, qui baignaient davantage dans une forme de théorie critique radicale, post-soixanthuitarde puis « postmoderne », impuissante à de nombreux égards (que je devélopperai plus loin dans ce texte).
En quoi le mouvement lycéen en France incarne-t-il un renouvellement, en termes de principes, de moteurs et de modes de lutte politique pour un monde moins étouffant, plus libre ? Ce texte, écrit avec beaucoup de passion, de latitude et peu de retenue académique, me permet d'explorer la manière dont cette mobilisation de la Gen Z est en train de faciliter, à grande vitesse, un passage à une autre forme et philosophie de lutte politique, dont le manga One Piece constitue une incarnation particulièrement sensible : une véritable philosophie politique à part entière, malgré son apparente légèreté et la prétendue innocence enfantine attachée au format du dessin.
J'aimerais démontrer que les histoires que l'on se raconte collectivement ne sont jamais que de simples petites histoires anodines : s'il est vrai que la jeunesse française de mai 68 trouvait dans les livres critiques d'Herbert Marcuse ou de Guy Debord un horizon pour ses revendications et des repères pour son action, celle d'octobre 2027 gravite autour de références de la culture populaire, fictions comme One Piece qui véhiculent une philosophie politique carnavalesque puissante face aux nombreux périls auxquels cette jeunesse fait face, et face aux blocages que les plus vieilles générations au pouvoir lui opposent constamment (dette publique, « lois du marché », impératif concurrentiel, etc.).
Dans une première partie, je tenterai une analyse personnelle des principes de philosophie et de lutte politique véhiculés par One Piece, en m'appuyant sur plusieurs références qui me sont chères et me semblent particulièrement les prolonger, puis j'explorerai dans une deuxième partie comment ils peuvent nous aider à dépasser de nombreuses impasses de la théorie critique et du postmodernisme. Cela m'amènera à proposer, avec Luffy, David Graeber et Fatima Ouassak notamment, des pistes de revisite du concept de liberté, à contre-courant total de celui de la tradition occidentale.
I. Penser et lutter avec Luffy
One Piece apporte une redéfinition concrète et sensible des principes de liberté, d'égalité et de fraternité de la devise révolutionnaire, proposés pour la première fois par Maximilien Robespierre en 1790. Il donne aussi à voir un mode de combat carnavalesque, que l'on retrouve pleinement dans le mouvement lycéen, où le rire et la joie l'emportent sur d'autres registres2, soit une manière d'être ensemble et de recréer du collectif qui devient non seulement un moyen de lutter contre l'oppression subie, mais aussi une fin en soi.
L'amitié et le « crew » contre l'esclavagisme
Dans One Piece, Luffy et son équipage font de l'amitié une valeur profondément subversive. Leur amitié contraste avec l'absence d'affection entre les marines, qui représentent les « forces de l'ordre » et le contrôle de l'État, dans l'univers du manga. Les marines ont peur de toute forme de rébellion et, en conséquence, ne peuvent que réprimer tout ce qui sort du cadre de leur monde étriqué, de manière autoritaire. Cela commence par leur vice-amiral, qui se trouve être le grand-père de Luffy, et qui entretient dans la relation avec son petit-fils une constante, mais futile répression de ses rêves de piraterie, en essayant sans succès de le dissuader de poursuivre ce désir lointain. Face à cela, Luffy se moque du despotisme de son grand-père : il refuse de « rentrer dans le rang » et lui oppose l'insolence de son rire et de sa détermination. La gloire des marines et de leurs pouvoirs ne l'intéresse aucunement — il ne cède pas au chantage affectif latent de son grand-père. Il en va de même pour les pirates dominateurs et dominatrices auxquels l'équipage de Luffy fait face, dans son aventure vers le trésor mystérieux du one piece : Luffy et son crew tournent en dérision leurs bêtises et dominations. Ils n'ont aucun scrupule à casser leurs egos fragiles, avec l'assurance et l'autorité bien plus puissantes de leur rêve, ainsi que la sincérité et la profondeur de leur amitié dont apparaissent bien dépourvus ces pauvres pirates et marines, corrompus qu'ils sont (ou qu'ils deviennent) par la recherche de gloire et de pouvoir.
Il faut reconnaître que l'amitié n'est que rarement érigée au rang des valeurs politiques, comme le signale aussi à sa manière la députée LFI et vice-présidente de l'assemblée nationale Clémence Guetté dans un livre récent sur la question. C'est bien dommage, surtout lorsque l'on met en relief l'amitié avec la condition de l'esclave, comme le font l'anthropologue David Graeber et l'historien David Wengrow (2023, p. 241) :
L'esclave se distingue du serf, du péon, du captif ou du prisonnier par la rupture des liens sociaux. Sur le plan juridique, il n'a ni famille, ni proches, ni communauté. Il ne peut pas prendre d'engagements, faire de promesses, ni nouer de quelconques relations durables avec un autre être humain. D'ailleurs, étymologiquement, le mot anglais free (« libre ») dérive d'une racine qui signifie friend (« ami »). Dans la mesure où ils sont totalement soumis au pouvoir de leur maître et où leur seule obligation est d'obéir à ses ordres, les esclaves ne peuvent pas avoir d'amis.
One Piece a le mérite de nous rappeler, de manière sensible et à travers le pouvoir de la fiction, ce grand oubli concernant le lien entre l'amitié et la liberté (pourtant niché à même la langue anglaise !), et son pendant, la condition d'esclave de celles et ceux qui n'ont pas d'amis — qui ont seulement un « réseau » qui, sans projet, correspond plutôt à une « mafia », pour reprendre une analyse de Bernard Stiegler3. Qui sont les amis d'Emmanuel Macron ? Si nous définissons l'amitié comme celle représentée dans One Piece, dans les relations entre Luffy et son crew, nous pouvons émettre l'hypothèse qu'il n'en a aucun, aussi large que soit son réseau de pouvoir, ou plutôt ce qu'il en reste. Notre pauvre président n'a certainement aucun ami, esclave qu'il est de son obsession pour le pouvoir — absence d'amitié et d'affection pour ses prochains qui le rend absolument dangereux4, en plus d'être incapable de tenir la moindre promesse ou de respecter le moindre engagement, pour reprendre ce qu'en disent Graeber et Wengrow.
Pour eux, le profil type de l'esclave est le « prisonnier de guerre, isolé loin de chez lui parmi des gens qui ne lui doivent rien » (p. 241). Un peu comme Koby dans l'équipage d'Alvidia, au début du manga, qui se libère de la tyrannie de cette dernière, suite à sa rencontre inespérée avec Luffy dans sa vie et grâce à la force de leur amitié naissante. Ou un peu comme les enfants de la « main d'œuvre » à bas coût, amassée dans les quartiers populaires, dont parle Fatima Ouassak dans son livre (2024). Ce sont en grande partie ces enfants et petits-enfants de travailleurs et travailleuses issues de l'immigration qui, depuis le lycée Paul Éluard et avant, depuis les territoires d'outre-mer, ont commencé le mouvement, au travers de crews et groupes d'amis semblables à l'équipage de One Piece — tout du moins, dans la façon dont leur amitié et esprit joueur leur permettent de bien rire et perséverer face aux « forces de l'ordre » placées devant eux pour réprimer le mouvement, et avec une impressionnante créativité, le tout relayé au travers de Snapchat, TikTok, Instagram et d'autres plateformes qu'ils et elles pratiquent. C'est probablement cet esprit d'amitié et de camaraderie, opposé à la misère d'un pouvoir autoritaire et sans ami, sans affection — sans aucun rêve, non plus — qui a fait de ce mouvement, dès le début, un mouvement profondément subversif. Un mouvement de désesclavagisation, si l'on en suit Graeber et Wengrow, et ce dans la continuité des Gilets Jaunes, dans leur manière de s'être approprié les ronds-points pour en faire des lieux conviviaux pour tisser des liens et se politiser collectivement, alors que la plupart de ces personnes étaient jusqu'alors isolées face à leurs problèmes — des sortes de « prisonniers de la guerre économique » menée par la financiarisation et la néolibéralisation autoritaire de l'économie, et de son atomisation isolante.
J'ajouterais que le plaisir et la puissance retrouvée que les lycéens tirent collectivement, de leur mobilisation, se distingue nettement de la jouissance solitaire promise par le marché : la jouissance de consommer, de satisfaire des pulsions sur un plan essentiellement individuel, au travers de la rémunération et du « pouvoir d'achat ». Cette consommation relève bien davantage de l'impuissance et d'un besoin de compenser la perte du sentiment d'exister qui l'accompagne, ainsi que d'une épidémie générale de solitude propre aux évolutions de nos sociétés capitalistes, évolutions et tendances du consumérisme notamment analysées par Bernard Stiegler dans ses livres et interventions.
La détermination et l'insolence du rêve contre les résignations
One Piece raconte l'histoire de personnages actifs, vis-à-vis de leurs rêves et aspirations : il ne s'agit pas d'attendre que les choses changent, par la grâce du bon vouloir des personnes au pouvoir sur le plan institutionnel, mais de cheminer directement et de manière autonome, pirate, vers ces changements. Le président Macron entend imposer d'attendre l'élection de 2027 pour que, peut-être, quelque chose change (et bien qu'il semble prêt à tout pour faire en sorte que rien ne change, fondamentalement, dans le désordre qu'il entend perpétuer). La jeunesse lycéenne, qui n'a pas encore l'âge de voter, a préféré se saisir de son avenir par elle-même, dès à présent et sans attendre le miracle d'un président salvateur. Bien qu'en majorité favorable à la candidature de Jean-Luc Mélenchon, pour qui elle votera très probablement bien davantage à cette élection qu'aux dernières, en termes d'abstention - elle entend toutefois sortir de la passivité à laquelle elle est assignée pour prendre en main directement les conditions de son avenir, qui s'annonce pour le moment catastrophique sur tous les plans. Grâce à elle, la rupture avec le status quo néolibéral est pleinement acté : il n'y a désormais plus d'alternative à la mise en place d'alternatives, avant même l'éventuel succès de LFI à la présidentielle, qui est évidemment un enjeu important, mais sur lequel nous ne pouvons pas compter uniquement, et encore moins passivement. D'ores et déjà, la gouvernementalité autoritaire que promet Le Pen et qu'expérimente bien en avance Macron a perdu, dans les consciences : nous en sentons plus que jamais la gravité des impasses et l'étendue de la violence, qui n'a vraisemblablement pas de fin.
En son temps, le philosophe Bernard Stiegler a fait le geste de soutenir ce que nous appelions alors la « génération Thunberg » et de prendre au sérieux ses revendications, notamment celle d'écouter les scientifiques — revendication à laquelle il ajoutait la possibilité de travailler avec la science sinon contre elle, de manière active — à contre-courant du mépris de certains boomers envers les mouvements de jeunesse et la fin de non-recevoir des « dirigeants » (dont on se demande bien quelle est la direction, actuellement, hormis la guerre). Des grèves et marches pour le climat au mouvement lycéen actuel, une partie importante de la génération Z dénonce l'irresponsabilité des adultes, pourtant sensés être responsables, a fortriori des mal-nommés « responsables politiques ». La figure de Greta Thunberg et son « how dare you ? » est ici particulièrement emblématique, ainsi que son arrivée surprise devant le lycée Paul Éluard le 13 octobre pour soutenir la mobilisation de ses pairs — un puissant passage de relai. Outre Stiegler, cette alliance intergénérationnelle a été engagée pleinement par Fatima Ouassak, selon qui il faut « associer les enfants à leur sort » (2024, p. 11). Pour elle, l'écologie est d'abord un enjeu de libération face à toute forme d'oppression, combat qui « ne dépend pas de sa radicalité, mais de notre détermination à le mettre en œuvre » (p. 168-169). Ces mots résonnent de manière si puissante, aujourd'hui, alors que la Gen Z fait ses preuves avant tout par la détermination de ses actions et de sa mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde (d'abord ailleurs, devrions-nous dire, avec les cas fulgurants de la jeunesse Népalaise et de celle de Madagascar, qui ont fait l'une des démonstrations les plus courageuses de prise en main de leur avenir).
D'où vient cette détermination et insolence face aux pouvoirs corrompus en place ? Si l'on en suit One Piece, cela vient d'abord du rêve. Le rêve, qui peut être partagé, est indestructible, aussi répressifs que soient les réactions en face, contre lui. Rien n'arrête un rêve, une idée : c'est une grande erreur des « autorités » de croire qu'ils pourront les faire taire, les éteindre. C'est plutôt le contraire qui se produit, en cas de répression : une radicalisation et une extension du rêve, qui devient davantage partagé et persistant qu'il ne l'était initialement. One Piece montre — mieux que tout essai de philosophie politique, finalement — comment le rêve est non seulement le moteur de toute lutte, mais aussi sa puissance de détermination et d'insolence. La force, créatrice et destructrice, du rêve, sa passion, apparaît comme beaucoup plus efficace que n'importe quel principe moral, pour un projet politique, ce que peuvent oublier certaines tendances militantes actuelles dans leurs tentatives de pureté morale.
Plus profondément, ce que porte la Gen Z des lycées en France est la possibilité-même de rêver : cela commence par les conditions nécessaires pour apprendre, gravement mises en péril par une gouvernementalité néolibérale et de ségrégation, selon si le quartier est un quartier populaire ou un quartier riche, et si le lycée est privé ou public. Les lycéens ont bien compris que les policiers et l'État macroniste ne sont que les gardiens d'un ordre purement factice — d'un status quo, plutôt — qui organise le désordre dans les conditions nécessaires pour pouvoir agir sur sa vie, à l'échelle individuelle et collective. Lorsqu'ils et elles rigolent et continuent à rire, de manière insolente, face à l'égo fragile de Macron et de son gouvernement, ils ont déjà gagné : Macron et son monde sont totalement perdu. Ils ne savent même pas, même plus, ce que c'est que rêver. Nous si. C'est alors que s'opère un véritable renversement des pouvoirs ou plutôt, des puissances : dans la joie et le rire, l'amitié et le rêve, la détermination et l'insolence, les lycéens dégagent déjà bien plus de puissance et d'autorité que le pouvoir en place, en état de déliquescence terminale. Ce renversement se traduira, tôt ou tard, en une chute de l'extrême-centre.
Nous pourrions ainsi parler de politique préfigurative, dans le sens où il ne s'agit pas seulement de demander un monde meilleur, pour plus tard, et par divers moyens d'action, mais de le faire advenir dès le moment de la lutte politique, qui doit elle-même montrer la voie par ses modes d'action. Cette énergie est bien plus mobilisatrice, car beaucoup moins spéculative et abstraite : elle montre, directement dans les gestes, à quoi ressemble un monde meilleur, mieux désirable. La finalité, c'est le cheminement : voici un message qui est aussi renvoyé par les 115 tomes actuels de One Piece, dont la fin est perpétuellement différée. Ce qui est formidable avec One Piece, c'est que l'on ne connaît pas la fin de l'histoire — on ne sait même pas ce qu'est ce one piece auquel rêvent Luffy et de nombreux autres pirates, qui y rêvent pourtant sans relâche. Cette intention est inscrite à même la réalisation du manga par Eiichirō Oda : il prévoyait à l'origine que One Piece dure 5 ans, mais en 2006, il a déclaré que ça prendrait davantage de temps que prévu, parce qu'il « a réalisé qu'il aimait trop l'histoire pour la terminer dans cette période de temps »5. La Gen Z mobilisée dans le mouvement lycéen n'est pas pressée de connaître la fin de One Piece prévue par Oda, ni la fin de leur mouvement, ça ne l'intéresse même pas tant que ça — elle préfère perpétuer et prolonger l'aventure. L'élan des héros vers le trésor du one piece, tout comme celui des lycéens vers la libération de leur avenir de l'étouffement général sur quasiment tous les plans, compte bien davantage que le résultat : celui-ci pourrait même être négatif et un échec total, cela n'est guère important, finalement. Le plus important, surtout, est d'ouvrir l'avenir et de donner tort aux trajectoires catastrophiques, qui se présentent comme actées d'avance.
La transmission et la transgression intergénérationnelle contre la répétition du même
Dans One Piece, les rêves ne naissent pas seuls dans les esprits individuels des personnages. Les désirs ne sont pas déterminés par le seul intermédiaire des entrailles des individus, mais ils sont aussi et surtout socialement nourris et transmis, entre pairs ou de manière intergénérationnelle. Toute l'histoire commence avec Gold D. Roger, le roi des pirates qui, avant son exécution publique par les marines, a des derniers mots pour la foule sur place : « Mon trésor ? Je vous le laisse si vous voulez. Trouvez-le ! Je l’ai laissé quelque part dans ce monde ! ».
C'est de là que commence vraiment l'aventure et « l'ère des pirates » : à partir d'une transmission et du partage d'un rêve, certes assez flou, au moment-même de sa répression la plus forte. Les marines n'auraient jamais dû tuer Gold D. Roger, ils s'en rendent compte bien vite : son rêve s'est d'autant mieux transmis et diffusé au sein de la foule. Plus tard dans le manga, nous comprenons que c'est dans son lien, enfant, avec Shanks le Roux, que Luffy commence à cultiver le rêve de devenir un pirate, comme lui, à la recherche du one piece, et ce afin de devenir « roi des pirates ». C'est d'ailleurs de lui qu'il hérite le chapeau de paille, Shanks l'héritant lui-même de… Gold D. Roger. Par allégorie de son rêve, ce chapeau devient pour Luffy son trésor le plus cher, qu'il défend plus encore que lui-même.
À partir de ce récit de transmission et d'héritage intergénérationnel, nous pouvons critiquer un passage du livre La fabrique de l'enfance — livre au demeurant très stimulant —, de Sébastien Charbonnier, 2025, publié cet été, passage qui affirme que « dans le domaine de la pensée, l'héritage produit une mortification de la curiosité en tuant le désir d'apprendre et en endettant les individus » (p. 174). Tout au contraire, One Piece montre que l'héritage dans le domaine de la pensée et de l'affect est ce qui perpétue le désir, le fait circuler : ce type d'héritage, conçu par Charbonnier comme une verticalité et un « endettement » insupportable, apparaît dans One Piece comme la condition même du rêve et de la créativité. La transmission et la « tradition » sont ce qui permet une exploration et invention aventureuse, bien plus que ce qui l'empêche. Charbonnier devrait probablement sortir davantage son nez de la sociologie pour d'autres types d'analyses, par exemple celle du pédiatre et psychanalyste Donald Winnicott (Winnicott et al., 2020), qui conçoit le rapport entre tradition et invention comme équivalent au « jeu réciproque entre la séparation affective et l'union » (p. 184). Dans ses mots, comme un « espace potentiel », un « espace que le bébé, l'enfant, l’adolescent, l’adulte peuvent remplir créativement en jouant, ce qui deviendra ultérieurement l’utilisation heureuse de l’héritage culturel » (p. 199). Luffy, comme Sanji et bien d'autres personnages de son équipage, sont des individus qui rêvent, et qui tirent ces rêves et leurs déterminations avant tout de leurs ainés — leurs pairs mais aussi leurs « pères », si l'on peut dire, quand bien même ces derniers sont des pères par adoption de l'enfant rêvant et non par filiation « biologique ». La jeunesse de One Piece, qui n'est clairement pas en rupture radicale avec d'autres générations, transgresse toutefois sans vergogne toute forme autoritaire d'adultisme (à commencer par le grand-père de Luffy), en étant autonome dans la définition de ses principes, désirs et modes d'action.
Si Charbonnier me semble avoir raison de dire que « le plan d'expérimentation de l'enfance exprime la virtualité infinie des possibles », il me semble y avoir des sérieuses limites à vouloir faire de l'Adulte un mal à conjurer : est-ce que le problème est vraiment que les adultes sont trop adultes, ou qu'au contraire, ils le sont de moins en moins, du fait de notre société qui cultive l'irresponsabilisation ? Pour Bernard Stiegler, 2006 le problème est plutôt celui d'une « indifférentiation entre mineurs et majeurs [qui] est à la base même de notre société de consommation, qui tend systématiquement à installer les consommateurs, mineurs comme majeurs, dans un sentiment structurel d'irresponsabilité. » (p. 13). Si l'on définit en effet l'adulte comme quelqu'un de responsable et de responsabilisé, ce qui ne dépend évidemment pas d'un âge spécifique mais plutôt des formes de nos sociétés (c'est-à-dire des individus que ces dernières cultivent), force est alors de constater qu'il manque cruellement d'adultes dans nos sociétés, où est cultivé de toute part l'irresponsabilité la plus totale, à commencer par le premier irresponsable actuel de l'État français. Avec One Piece, nous pourrions dire qu'il faudrait plutôt faire composer la puissance créative de « l'enfant » et la responsabilité de « l'adulte », à envisager comme des forces capables de co-exister, y compris au sein même d'un individu. Le mouvement lycéen, comme le mouvement climat avant lui, fait d'abord la leçon aux adultes qui n'en ont plus que le nom, montrant qui est vraiment responsable dans un monde de dirigeants capricieux et irréfléchis. Ils ont d'abord le mérite de problématiser l'infantilisation dont ils et elles font l'objet — politiquement, dans les médias,… —, aussi bien qu'une forme de « désenfantisation » (Ouassak, 2024), lorsque la police les traite pire encore que des mouvements composés de personnes majeures : une violence contre des mineurs qui a profondément indigné, à raison, la majorité des françaises et des français, bien au-dessus des feux de poubelles et autres casses qui accompagnent le mouvement.
Partir à l'aventure et s'élever, contre le choix de la facilité
Un dernier aspect et principe marquant de One Piece à mentionner ici est bien sûr celui de l'aventure. Le mouvement vers une finalité ouverte, aux possibilités aussi infinies que notre imagination, se distingue d'une finalité déterminée, pour laquelle tous les moyens seraient bons. Si One Piece est bien un récit de « libération » vis-à-vis de toute forme d'oppression, comme l'affirme Fatima Ouassak (2024), le one piece et la destination ne sont pas connus, se déterminent en cheminant. En termes de politique institutionnelle classique, cette ouverture est fâcheuse, car beaucoup moins contrôlable, moins corruptible par les pouvoirs. Il s'agit de ce que l'on pourrait nommer une politique pirate, qui peut toutefois trouver des débouchés électoraux et certaines alliances au gré des circonstances : ce que l'on aperçoit aussi bien dans l'histoire de One Piece que dans le mouvement lycéen, qui n'est pas du tout hostile à la présence de députés et maires LFI, à commencer par la figure politique la plus emblématique du mouvement lycéen, le maire (ou le prince) de Saint Denis Bally Bagayoko.
Ce caractère aventureux du crew de Luffy et du mouvement lycéen appartient clairement au registre de l'enfance, dont parle aussi Charbonnier. Cependant, ils n'ont pas peur, comme lui, de toute forme de verticalité : ces jeunes gens sont d'abord en train de grandir, de s'élever, dans leur aventure et mouvement vers du mieux. Ici encore, Stiegler livre une analyse remarquable de l'enfance lorsqu'il parle de leur force d'élévation, force que tendent à perdre les adultes : dans une conférence donnée à des enfants à Montreuil, qui a donné lieu à un livre (Des pieds et des mains. Petite conférence sur l'homme et son désir de grandir, 2006), Stiegler explique que les premiers philosophes sont les enfants, non seulement car ce sont les premiers à « s'étonner de ce que sont les choses », mais aussi les premiers à apprécier et braver les difficultés : « il se trouve que les enfants sont par excellence à l'âge où l'on aime les choses difficiles : où l'on aime s'élever sur le chemin des difficultés, ce que l'on appelle grandir » (2006) (p. 17). Comme il explique (p. 22-24) :
Par exemple, si vous êtes à la campagne, et que vous voyez une haute colline, immédiatement vous avez envie d'y grimper : vous êtes attirés par les sommets, vous avez envie de gravir la colline. Vous voulez la gravir parce que c'est difficile, et parce qu'en haut de ce qui est difficile, vous êtes tout à coup plus haut que ce qui était plus facile. C'est difficile parce que ça monte : c'est fatigant. Et pourtant, vous allez gravir cette colline qui monte : vous aimez ce qui est grave. On dit toujours que les enfants aiment les choses simples, gaies, mais moi, je suis sûr que les enfants aiment ce qui est grave, comme ils aiment gravir, et aussi graver, inscrire, apprendre à dessiner, à écrire. D'ailleurs on dit souvent que les bébés ont un regard grave. Qu'est-ce que cela veut dire, qu'il y ait des choses graves ? Gravir, gravir une pente par exemple, cela donne le sentiment du poids des choses, c'est-à-dire leur valeur. Gravir, c'est viser quelque chose de haut, et donc de difficile à atteindre. La valeur des choses, c'est difficile à atteindre.
N'est-ce pas ce que l'on retrouve, non seulement dans One Piece, mais aussi dans les mouvements de la Gen Z en France et dans le monde ? Des « enfants » beaucoup moins paresseux que de trop nombreux « adultes », face au chemin des difficultés, des jeunes qui portent bien mieux attention aux choses graves, finalement. Gloire à la Gen Z et au mouvement lycéen, qui ont le mérite de rappeler que ce qui a de la valeur est difficile à atteindre. Des conditions dignes et suffisantes pour apprendre et travailler, par exemple, bien plus compliquées à maintenir que la facilité des économies du new management caractéristiques du néolibéralisme et de son idéologie complètement à côté de la plaque. Faire du chiffre au rabais, c'est facile ; apprendre, s'élever et en favoriser les conditions, beaucoup moins.
Quelle réjouissance de voir cet élan de la Gen Z pour l'école et l'apprentissage, alors même que les chatbots des grosses compagnies de la dite « intelligence artificielle » misent sur une paresse a priori de leurs utilisateurs-consommateurs pour éviter d'avoir à apprendre, comprendre, gravir, faire des choses difficiles et fatigantes. Ces automates numériques font courir le risque de faire perdre toute la saveur aux savoirs, de les rendre purement fonctionnels (Vitali-Rosati, 2024), le tout avec le culot de présenter cela comme une « démocratisation » de l'ensemble du savoir faire, savoir penser et savoir-vivre humain accumulé dans la connaissance extériorisée, en ligne ou ailleurs. Nous le constatons bien aujourd'hui, avec plus ou moins de peine : les dogmatismes sur « l'accessibilité » atteignent des impasses fulgurantes, à l'ère de l'automatisation de tout. Là encore, One Piece permet d'éclairer les moteurs de l'apprentissage et certains de ses modes les plus fondamentaux. Dans le manga, l'apprentissage est d'abord collectif — il se déploie d'autant mieux dans l'amitié que dans la contrainte. En outre, cet apprentissage ne se fait jamais sans la saveur du rêve, du désir de s'élever et, comme pourrait le rajouter le mouvement lycéen, sans investissement financier, matériel et humain réel dans chaque école et université.
II. Dépasser les impasses d'une critique postmoderne sans horizon
Dans cette deuxième partie, j'aimerais provoquer quelque peu les générations précédentes dans leur engagement, quitte à prendre le risque caricaturer en partie certaines différences6. Il me semble en effet nécessaire de rompre avec une résignation globale de nombreux philosophes et militants des dernières décennies, vis-à-vis d'une perpétuation de la domination et de l'écrasement : résignation qui accompagne paradoxalement leur critique qui se veut « radicale » de l'état de fait social, mais qui donne souvent l'impression qu'il n'y a aucun échappatoire crédible à l'oppression, ce qui a pour première conséquence de démotiver tout élan vers une forme de libération. Un mot-clef, que l'on retrouve un peu partout dans les discours engagés des dernières décennies, n'est non pas la libération mais la « résistance », bien souvent assez abstraite, et quoi qu'il en soit, fondamentalement en réaction face à ce qui est dénoncé. À la suite de François Lyotard, on peut appeler cette condition de pensée et de militance « la condition postmoderne », soit une forme de critique et de combat où le retour au système de domination et le registre de l'ironie prévalent. Nécessairement, cela provoque un sentiment d'impuissance (malgré ce que semblent essayer de faire les discours sur la « résistance »), ce qui renforce en retour le ressentiment général et l'incapacité de rêver.
Génération One Piece et génération Scooby-Doo : deux récits, deux manière de combattre
Pour continuer à provoquer, nous pourrions résumer une bonne partie de la critique sociale contemporaine comme mimant la mécanique répétitive des épisodes de la série pour enfant Scooby-Doo, où la fin est connue d'avance : le méchant, aisément identifiable, est démasqué par les gentils. De nombreux essais se réjouissent de démasquer, comme l'équipe dans Scooby Doo, les structures de domination derrière tout phénomène : le capitalisme, le patriarcat, l'impérialisme, l'adultisme, le validisme,… Ces discours et enquêtes méthodiques pour révéler les structures coupables sont importantes, bien sûr, en particulier à notre époque néolibérale, où l'individu est conçu comme responsable de ses actions et de ses gestes, et non la société. Toutefois, révéler la structure coupable, « le méchant » même collectif, ne suffit pas à rendre justice, comme dans Scooby-Doo, et encore moins un dépassement de cette domination.
Les appels, généralement assez vagues et le plus souvent formulés à la toute fin des livres, à la « résistance », font souvent mine d'oublier, probablement par paresse et facilité, que la Résistance française s'est dotée d'un CNR pour préparer et travailler à des « jours heureux ». En tant que membre de la Gen Z (qui essaie tant bien que mal de devenir adulte, en préservant aussi mon enfance), je me désole de voir le peu d'énergie militante qui va dans l'expérimentation et l'invention d'autres manières d'être ensemble, de penser et de faire, préférant rester dans la posture d'une « résistance » plus ou moins active, sans que rien change vraiment. Des initiatives créatives qui sortent de ce registre existent, bien sûr, mais me semblent assez rares et exceptionnelles : il me vient en tête le mouvement du Libre (mode de production de connaissances et de logiciels collaboratif et ouvert, au travers des réseaux numériques, comme Wikipédia et Linux), l'épistémologie féministe du savoir situé (Haraway et al., 2026), la maison de l'écologie populaire Verdragon cofondée par Fatima Ouassak à Bagnolet, l'appropriation des ronds-points par les Gilets Jaunes comme lieux de convivialité et de politisation,… Ces exemples nous montrent bien que l'inventivité n'a pas à rester le terrain privilégié des entreprises marchandes et peut s'exprimer sur un terrain épistémologique, politique, social, urbain, comme manière d'autant plus efficace d'aller à contre-courant de l'état de fait.
Pour autant que j'apprécie les enquêtes qui remontent aux sources du crime — à la manière d'investigations policières, bien que ce soit ici des intellectuels qui jouent aux justiciers — elles me semblent largement impuissantes pour y faire face (vu que l'on parle de structures, il faudrait une révolution générale, une bifurcation totale). Ce type de narration porte ainsi en lui une profonde désespérance : à la fin, c'est toujours la domination qui gagne, elle qui ne peut pas être enfermée en prison comme dans Scooby-Doo, elle qui nous apparaît comme faisant partie des sociétés de manière si structurelle. Cette impasse est très bien résumée par l'anthropologue et anarchiste David Graeber (2024) — avec un immense courage aussi, à mon avis. Je cite un long passage d'un de ses livres, qui vaut le détour (p. 61-62) :
[Il y a] une faille dans le projet même de la théorie critique. Lorsque marxisme, sémiotique et tout le reste firent irruption sur la scène universitaire [états-unienne] dans les années 1960 et 1970, on les considéra avant tout comme des moyens de sonder la surface du réel. L'idée maîtresse était de démasquer les structures cachées de pouvoir, de domination et d'exploitation qui sous-tendent jusqu'aux aspects les plus triviaux et ordinaires de la vie quotidienne. Indéniablement, on peut exhumer de tels schèmes. Mais si c'est là tout ce que l'on cherche, on finit rapidement avec un sombre tableau, plutôt morose, de la réalité sociale. À la lecture de toute cette littérature, l'impression générale qui se dégage est franchement lugubre et n'est pas sans rappeler le sentiment que partageaient les gnostiques, pour qui chaque aspect de la vie humaine dans un monde déchu était taraudé par la violence et la domination.
La théorie critique finit donc par saboter ses meilleures intentions, constituant le pouvoir et la domination en éléments si fondamentaux de la nature de la réalité sociale qu'il en était devenu impossible d'imaginer un monde sans eux. Autrement, à quoi bon critiquer ? Très rapidement, des figures telles que Foucault ou Baudrillard affirmèrent que la résistance était futile (ou, du moins, que la résistance politique organisée était futile), que le pouvoir constituait tout bonnement la brique de base de toute chose et […] qu'il n'y avait pas d'issue à un système totalisant ; il ne nous restait plus qu'à apprendre à accepter cette situation avec flegme — ironique, de préférence. Et si tout était pareillement corrompu, alors, de la même façon, presque tout pouvait être racheté — pourquoi pas d'ailleurs sous ces formes créatives et subtilement décalées de consommation de masse que les universitaires de la classe moyenne supérieure prisaient tant ?
À l'évidence, je décris là les tendances intellectuelles actuelles comme si elles existaient dans le vide. En réalité, le récit est plutôt celui de la dissolution des grands mouvements sociaux dans les années 1960 (à l'exception du féminisme), de la déroute politique de la gauche à partir du début des années 1980 et de l'essor planétaire des idéologies néolibérales. Ces phénomènes non plus ne peuvent être découplés des courants intellectuels on pourrait faire valoir que la montée en puissance du néolibéralisme […] a été rendue possible par l'incapacité de la gauche à proposer des alternatives plausibles —, mais cela dépasse largement l'objet de ce livre. Pour l'instant, contentons-nous de dire que le post-structuralisme ouvrit une autre brèche dans laquelle l'individu maximisateur pouvait s'engouffrer.
Il s'agit là d'une situation également décriée en des termes similaires par Bernard Stiegler dans États de chocs. Bêtise et savoir au XXIe siècle (2012) et par Dany-Robert Dufour dans sa préface (2017) à La fable des abeilles de Bernard Mandeville. Quoi qu'il en soit, pour revenir à One Piece et au mouvement de la Gen Z, nous pouvons dire qu'à la différence de Scooby-Doo et de ses différentes générations (Scooby-Doo est une série lancée en 69 — il s'agit d'un phénomène rigoureusement post-soixante-huitard), leurs manières de combattre m'apparaissent comme sortant radicalement du confort de la structure narrative répétitive et rituelle où l'on s'en tient juste à « démasquer le méchant ». Dans One Piece ainsi que dans les mouvements de la Gen Z, on entre plutôt dans une aventure toujours renouvelée, aux directions imprévisibles a priori, aux rencontres et convergences inattendues, aux alliances inespérées. L'univers de One Piece est un univers ouvert, en constante expansion et aux virtualités indéfinies, ce que n'est guère le monde clos et déterminé de Scooby-Doo, duquel peut se rapprocher une critique sociale qui se veut tellement radicale, toute sachante, qu'elle en vient à ne plus rien porter qu'une résistance impuissante face à un adversaire structurel, structurellement mis en position de règne jusqu'à la fin des temps — d'où un certain aquoibonisme général.
Scooby-Doo est une série californienne, tout comme l'est en grande partie la critique sociale des dernières décennies, fortement influencée par les campus des universités américaines et leur accueil de ce qu'ils ont appelé « French Theory » (les pensées de Michel Foucault, Jacques Derrida et bien d'autres philosophes français dits « post-structuralistes », qui ont aussi enseigné aux États-Unis). La culture Scooby-Doo, tout comme celle des campus universitaires américains, prend trop au sérieux les « monstres » et « méchants », qu'il s'agit de démasquer et dénoncer, en bons justiciers. Au contraire, les personnages de One Piece, phénomène né avec la Gen Z au Japon, se moque bien des « méchants » : tout au long du manga, Luffy traite avec désinvolture des individus dominateurs et oppresseurs qu'il croise sur son chemin. Il préfère plutôt les mettre face à leurs peurs, leurs bêtises, leurs contradictions, en continuant à cheminer sur son propre chemin — il a mieux à faire. Le passage de Scooby-Doo à One Piece — et dans une certaine mesure, des générations post-68 à la Gen Z, pour schématiser un peu — est aussi celui d'un mode de combat « réactif », face à ce qui opprime, à un mode de combat actif tout court, et surtout autonome. Le chemin, les valeurs ou les principes, les rêves : tout cela est déterminé de manière libre et autonome, et non pas en fonction de l'adversaire.
Les « grands récits » sont-ils terminés ? One Piece comme nouveau récit de libération
Les mouvements de la Gen Z ont avant tout le mérite d'affirmer la nécessité d'une alternative : il n'y a pas d'alternative à chercher des alternatives, semblent-ils crier en France et à travers le monde, en rupture avec le soubassement idéologique le plus fondamental du néolibéralisme, qui a justifié tant de résignations, y compris dans les mouvements sociaux dits de « résistance » à l'état de fait. Cet « esprit » se retrouve pleinement dans le travail et l'engagement de Bernard Stiegler, en rupture avec certains aspects de la critique des philosophes qui l'ont précédé et avec qui il a pu travailler (Stiegler, 2012, p. 133) :
la pensée qui s'est élaborée en France entre 1960 et 2000 à travers ces personnalités si impostantes aura laissés leurs héritiers désarmés, et une façon d'en hériter aura sans aucun doute conduit à une véritable stérilisation de la pensée elle-même — donnant souvent l'impression de rationaliser et de légitimer le renoncement à penser une alternative, par exemple en posant qu'il n'y a aucune alternative à l'état de fait conduisant a la déraison unviverselle autre que la « résistance », face à une sorte de fatalité de la bêtise et de la performance imposée comme un nouveau régime des savoirs devenus « marchandise informationnelle » :
La bêtise triomphe toujours, elle est toujours, dans la guerre dont nous parlons, du côté du vainqueur
déclare Derrida dans son dernier séminaire [Séminaire. La Bête et le Souverain, p. 249]. Une telle pensée, qui est une sorte de testament de fait, est profondément décourageante.
Stiegler s'en prend particulièrement à cet aspect du discours de son directeur de thèse et ami Jacques Derrida, auquel il reconnaît pourtant devoir beaucoup, mais aussi et surtout critique Lyotard, en se concentrant d'abord sur les conséquences de leurs pensées sur le plan de leur motricité politique. En parallèle de ces pensées philosophiques, nous pouvons observer dans les mouvements sociaux des dernières décennies le triomphe du registre de l'ironie, propre au postmodernisme et où à la fin, ce serait toujours le système qui gagne. Stiegler préférait, quant à lui, le registre du tragique pharmacologique, soit une lutte à sans cesse recommencer, sans finalité victorieuse (bien que l'échec total ne soit pas exclu). One Piece, vis-à-vis de ces registres narratifs, se positionne différemment encore : il véhicule un récit épique de libération où, au contraire de l'ironie, à la fin, c'est forcément le beau, le vrai, le juste qui triomphe sur le vil, le mensonge et l'ordre injuste, et ce, quand bien même le récit n'est aucunement téléologique, c'est-à-dire centré sur sa fin. Certainement, il est opportun pour la Gen Z de passer par ce registre anti-ironique et épique, pour rompre avec la résignation des générations qui la précèdent — quitte à ce que ce passage ne soit qu'une transition vers un autre registre, plus proche du tragique ou du comique, pour reprendre les 4 grandes tropes distingués par Hayden White sur les registres de narration de l'histoire, tropes rhétoriques qu'il appelle « méta-historiques ».
Bernard Stiegler est parti un peu trop tôt, en 2020, pour assister à ce contre-mouvement impressionnant de l'histoire et de l'historicisation — l'histoire étant d'abord notre manière de la raconter, homo fabulatore que nous sommes de part en part (malgré les tentatives de Platon, Lyotard et d'autres de sortir des grands récits et de leur caverne). Tout comme David Graeber, mort le même été. Pourtant, ces deux figures intellectuelles engagées ont bien préparé le terrain de manière théorique, à destination des nouvelles générations, pour dépasser les impasses terribles de la critique postmoderne et sa manière de démotiver toute forme de lutte politique. Comme Graeber l'écrit (2024, p. 15) :
à vouloir être trop rigoureux·se et obtus·e dans son projet critique, on risque d'adopter un point de vue tellement cynique sur la réalité sociale, d'envisager le monde si ravagé de bout en bout par les rapports de pouvoir et de domination, qu'il en devient impossible d'imaginer comment transformer réellement les choses — et, selon moi, voilà exactement ce qui s'est passé dans les années 1970 et 1980 lorsque la théorie critique a été poussée trop loin, ouvrant ainsi la voie à la réaction néolibérale, quasi omniprésente dans maintes tendances du postmodernisme.
Avec One Piece et son adoption massive, son appropriation par la Gen Z, un pas important semble franchi en direction d'un retour des « grands récits d'émancipation » — un récit de libération vis-à-vis de l'oppression, si l'on en suit Fatima Ouassak, 2024 — récit ni « moderne » ni « postmoderne ». One piece ne me semble pas représenter un « petit récit » mais bien un « grand récit », même si ces derniers étaient déclarés terminés par Lyotard, 1979 — tout du moins en termes de crédibilité générale — à la faveur des premiers (hormis pour le capitalisme qui, selon lui, n'aurait pas de récit qui l'accompagne, ni de besoin de quelconque légitimation — ce qui apparaît aujourd'hui comme une grave erreur, qui en dit long sur le postmoderne7). Si certains voudraient faire du capitalisme, de l'impérialisme et du patriarcat un ordre naturel — les personnes s'y opposant étant accusées de wokisme — il est important de rappeler qu'il s'agit de constructions que légitiment des récits, auxquels nous pouvons donc opposer d'autres récits portant ou légitimant d'autres constructions. Sans quoi il ne semble rester, pour la critique, que l'ironie et le cynisme. Comme l'explique encore Hayden White, 1973 (p. 10), L'ironie présuppose une inadéquation de tous les autres registres, qu'il s'agisse de la romance, de la comédie ou de la tragédie ; l'ironie a pour conséquence de « tendre à dissoudre toute croyance dans la possibilité d'actions politiques positives » (ma traduction, p. 38). One Piece et son équipage naviguent clairement à contre-courant de ce registre et de ses conséquences, en réhabilitant la force motrice de la promesse, pour reprendre un extrait que Ouassak, 2024 cite au début de son livre (p. 7) :
Sabo en fait la promesse : Ace, Luffy, un jour, nous prendrons la met, nous quitterons ce royaume ! Et nous serons libres !
Si l'on en suit Ouassak, la jeunesse a avant tout besoin de respirer. Son « écologie pirate » est une écologie de la libération, plutôt que de la « préservation », écologie davantage propre à l'écologie bourgeoise et dominante, qui ne peut, ne veut envisager un monde autre que celui dans lequel elle a grandi. Comme elle l'explique (p. 31-32) :
l'inquiétude est plutôt que rien ne change (On ne veut pas que nos enfants aient la même vie que nous). […] Nous sommes nombreux à étouffer dans ce monde, assignés à résidence par mille murs infranchissables.
Mais alors, pour continuer à la citer, « comment faire un monde plus respirable pour les enfants » (p. 10) ?
Déjà, il faudrait commencer par dissiper de nombreux malentendus sur la liberté. Ce concept est même à revisiter de fond en comble, après un demi-siècle de néolibéralisme et plusieurs siècles d'appropriation du concept par les capitalistes dits « libéraux » qui tendent aujourd'hui à devenir, dit-on, « libertariens ». Ce texte n'est pas le lieu pour développer en profondeur cet immense chantier ; cependant, je voudrais quand même poser ici quelques éléments préliminaires qui me semblent prometteurs pour concevoir à de nouveaux frais le principe de liberté, en citant quelques extraits de mes lectures fétiches sur la question. D'abord, quelques mots du sociologue et psychanalyste Erich Fromm, écrits en plein durant la Seconde Guerre mondiale, qui résonnent particulièrement avec l'actualité du mouvement social et de l'échec total de sa répression par le pouvoir en place (fromm?, p. 212) :
Les conditions primaires encourageant la quête de la liberté ne peuvent pas être démantelées par les systèmes autoritaires ; de même qu'ils ne peuvent pas exterminer la recherche de la liberté qui découle de ces conditions.
D'autres mots de Fromm, un peu plus loin (p. 227), résonnent davantage avec le risque fasciste contemporain, que le mouvement pourrait bien faire reculer, malgré ce que l'on en dit sur les plateau télévisé :
[Il existe un] même phénomène qui est partout le sol fertile pour l'essor du fascisme : l'insignifiance et l'impuissance de l'individu.
Ensuite, certains aspects cruciaux du livre de David Graeber et David Wengrow (2023), qui constitue une formidable et très importante revisite de l'histoire de l'humanité. Le livre revient sur deux traditions bien distinctes de la liberté : celle qui hérite du droit romain, et celle qui hérite de la culture de sociétés amérindiennes telles que les européens les rencontrèrent au XVIème, XVIIème et XVIIIème siècle — leur rencontre lors de la colonisation de l'Amérique étant analysée de manière précise et très atypique dans leur livre. Selon eux, la liberté de déserter et de désobéir était présente « dans la majorité des sociétés amérindiennes où les Européens les découvrirent » (p. 636), qui étaient significativement plus libres en termes politiques et relationnels, notamment en ce qui concerne la subordination à autrui. La liberté n'y était pas « un idéal abstrait ni un principe formel » mais une culture sociale : « 1) la liberté de partir s'installer ailleurs ; 2) la liberté d'ignorer les ordres donnés pas d'autres ou d'y désobéir ; 3) la liberté de façonner des réalités sociales nouvelles et radicalement différentes, ou d'alterner entre les unes et les autres » (p. 636). Comme ils l'expliquent, cette pratique de la liberté n'a rien à voir avec la liberté du droit romain, dont on hérite, qui postule le droit de jouir de nos propriétés comme on veut (p. 642-643) :
En droit romain, la liberté naturelle réside essentiellement dans la possibilité pour l'individu (implicitement, l'homme chef de famille) de disposer de ses possessions comme il l'entend. La propriété n'y constitue même pas un droit à proprement parler, puisque les droits doivent faire l'objet de négociations entre pairs et entraîner des obligations mutuelles. Elle est un pur pouvoir, une réalité brute : dès lors que vous possédez un objet, vous pouvez en faire ce que bon vous semble, à l'exception de ce qui est limité « par la force de la loi ». Cette étrange formulation a toujours déconcerté les juristes, car elle signifie en quelque sorte que la liberté est un état d'exception primordial à l'ordre juridique. Elle pose également que la propriété n'est pas un ensemble de principes forgés par une société pour déterminer qui est en droit d'user ou de s'occuper de quelque chose, mais plutôt une relation entre un individu et un objet, fondée sur le pouvoir absolu. Vous avez le droit naturel de faire tout ce que vous voulez avec votre grenade à la main, sauf ce qu'il est interdit de faire. Mais qui donc a pu pondre un énoncé aussi bizarre ? Le sociologue d'origine jamaïcaine Orlando Patterson suggère une réponse lorsqu'il souligne que la conception romaine de la propriété (et donc de la liberté) trouve sa source principale dans le code de l'esclavage. Si en droit romain la propriété pouvait être vue comme une relation de domination entre une personne et un objet, c'était parce que l'esclave n'était pas considéré comme un individu doté de droits sociaux et d'obligations juridiques à l'égard de ses semblables ; le pouvoir du maître le transformait en objet (res, « chose »). Par conséquent, le droit de la propriété consistait essentiellement à résoudre les situations compliquées qui résultaient d'une telle acception.
Parce que cela vaut bien le détour, laissons quelque peu Graeber et Wengrow poursuivre leur analyse sur cette tradition de la liberté et son contexte particulier :
Il faut rappeler brièvement quel était le profil des juristes romains qui ont jeté les bases de notre système actuel — nos théories de la justice, le vocabulaire des contrats et de la responsabilité civile, la distinction entre public et privé, etc. Dans leur vie publique de magistrats, ils édictaient des jugements empreints du plus grand sérieux. Dans leur vie familiale, ils ne se contentaient pas d'exercer une autorité quasi absolue sur leur épouse, leurs enfants et les autres personnes à la charge de leur foyer, mais avaient aussi à leur service des dizaines, parfois des centaines d'esclaves. Ces derniers pourvoyaient à tous leurs besoins : ils leur coupaient les cheveux, portaient leurs serviettes de bain, nourrissaient leurs animaux, réparaient leurs sandales, jouaient de la musique pour animer leurs dîners mondains, enseignaient l'histoire et les mathématiques à leurs rejetons… Sur un plan purement juridique, cependant, ils relevaient de la catégorie des prisonniers étrangers : vaincus par les armes, ils s'étaient vu retirer toute espèce de droits. Nos juristes romains avaient donc les coudées franches pour violer, torturer, mutiler ou éliminer n'importe lequel d'entre eux, à tout instant et de la manière qui leur plaisait, avec la garantie que l'incident serait regardé comme purement privé. (Certes, quelques restrictions furent instaurées sous le règne de Tibère : le maître devait désormais obtenir l'autorisation d'un juge local avant de pouvoir faire déchiqueter son esclave par des bêtes sauvages ; les autres modes d'exécution restaient disponibles à sa convenance.) La liberté était donc une affaire privée, mais la vie privée elle-même était régie par le pouvoir absolu du patriarche sur les vaincus, qui devenaient sa propriété exclusive.
Cette histoire mériterait de bien mieux s'y attarder, tant elle en dit long sur la tradition de notre civilisation européenne et occidentale… je recommanderais, à défaut de m'y pencher davantage dans ce texte, de suivre les épisodes de la formidable série L'empire n'a jamais pris fin de Pacôme Thiellement sur Blast, qui revient sur la longue histoire de l'empire au sens large, depuis Rome. Comme le fait aussi Pacôme Thiellement, Graeber et Wengrow soulignent dans leur livre comment il a pu subsister, aux marges de l'empire et de l'histoire officielle des occidentaux, d'autres formes de libertés que celles héritant du droit romain. C'est même tout l'enjeu de leur livre de commencer à leur rendre justice, et ce, pour mieux ouvrir l'avenir et ses possibles. Comme ils l'expliquent (p. 635) :
Si l'humanité a bel et bien fait fausse route à un moment donné de son histoire — et l'histoire du monde actuel en est une preuve éloquente —, c'est sans doute précisément en perdant la liberté d'inventer et de concrétiser d'autres modes d'existence sociale.
Le désir n'est pas un truc de bourgeois : c'est plutôt la condition de l'antifascisme
La liberté d'inventer et de concrétiser d'autres modes d'existence sociale, c'est ce qui apparaît être revendiqué par la Gen Z du monde entier après un demi-siècle de néolibéralisme, et dont Luffy est un représentant iconique, déterminé qu'il reste tout au long de son aventure face au cynisme de ses adversaires qui ne croient plus en rien.
Tout cela étant posé, certains me reprocheront de parler essentiellement à des bourgeois privilégiés qui ont le temps de rêver, les autres ne pouvant pas se payer le luxe d'expérimenter et de concrétiser d'autres modes d'existence. Ils et elles se trompent, et pas qu'un peu : les quartiers populaires sont certainement les premiers à rêver à une libération, à souhaiter expérimenter d'autres modes d'existence. Comme le résume Fatima Ouassak, 2024 (p. 8) :
Le manga One Piece d'Eiichirō Oda […] symbolise l'immense aspiration à la liberté de toutes celles et ceux qui subissent une oppression étouffante. Et ce'est certainement la principale raison pour laquelle on aime passionnément One Piece dans les quartiers populaires : la très forte identification à la figure de l'enfant-pirate, écrasé par des murs infranchissables, qui rêve de liberté.
Plus encore, le livre La banlieue du turfu de Makan Fofana appelait explicitement, il y a cinq ans, à la libération de l'imaginaire étriqué des banlieues et des quartiers populaires, en général, auxquels même la gauche à tendence à dénier, souvent, les capacités de leurs habitants de rêver, de participer à une « forge du turfu » (Fofana, 2021, p. 20). Son livre commence par raconter les obstacles et la fin de non-recevoir qu'il a rencontré dans l'initiative de son écriture, des personnes qui lui disaient, très sûres d'elles-mêmes (p. 12) :
« L'imaginaire ? C'est pour les bourgeois, les jeunes de quartiers ont des problèmes concrets et urgents ! » […] mais encore : « il ne faut pas trop faire rêver les populations fragiles ».
À contre-courant de ce paternalisme, et en vue de réhabiliter le la puissance politique du rêve, il propose, dans ses mots (p. 14) :
[Un] récit futuriste dont les banlieues sont privées. J'y oppose une réflexion dont le dessein est de rendre possible l'émergence de turfus, de métamorphoser la culture de quartier par un travail sur la fiction.
À contre-courant de l'idée préconçu selon laquelle la magie se situerait forcément au centre des villes et des capitales — du pouvoir — Fofana affirme que « la magie naît dans des cultures alternatives, hérétiques, en marge des centres des systèmes scientifiques, dans tous ces lieux de vie où l'existence est intensément ressentie » (p. 18).
C'est pourquoi, pour terminer cet éloge de One Piece et du récit de libération qu'il porte, des mouvements de la Gen Z et de leurs déterminations inespérées, je laisse à Fofana le dernier mot (p. 23) :
L'humanité rêva de liberté avant de la conquérir. Elle rêva de la Lune avant de rebondir sur son sol.
Références
- Graeber, D., Wengrow, D., & Roy, E. (2023). Au commencement était..: Une nouvelle histoire de l'humanité. Les Liens qui Libèrent. ↩
- Ouassak, F. (2024). Pour une écologie pirate: Et nous serons libres. POINTS. ↩
- Charbonnier, S. (2025). La fabrique de l'enfance. Anthropologie de la comédie adulte. Lundimatin. ↩
- Winnicott, D. W., Monod, C., & Pontalis, J.-B. (2020). Jeu et réalité. L'espace potentiel. FOLIO ESSAIS. ↩
- Stiegler, B. (2006). Des pieds et des mains: Petite conférence sur l'homme et son désir de grandir. Bayard. ↩
- Vitali-Rosati, M. (2024). Éloge du bug. Éditions Zônes. ↩
- Haraway, D. J., Goutal, J. B., & Schaffner, M. (2026). Savoirs situés: La question de la science dans le féminisme et le privilège d'une perspective partielle. Suivi d'un entretien avec Jeanne Burgart Goutal. Wildproject Editions. ↩
- Graeber, D. (2024). La fausse monnaie de nos rêves: Vers une théorie anthropologique de la valeur. Les Liens qui Libèrent. ↩
- Stiegler, B. (2012). Etats de choc: Bêtise et savoir au XXIe siècle. Fayard/Mille et une nuits. ↩
- Lyotard, J.-F. (1979). La condition postmoderne: Rapport sur le savoir. Editions de Minuit. ↩
- White, H. V. (1973). Metahistory: Historical Imagination in Nineteenth Century Europe. Johns Hopkins University Press. ↩
- Fofana, M. (2021). La banlieue du Turfu: Du chaos naît la création. Tana. ↩
- Lyotard, J.-F. (1992). The Postmodern Explained: Correspondence 1982-1985 by Jean-Francois Lyotard. University of Minnesota Press. ↩
- Mandeville, B. de ., & Dufour, D.-R. (2017). La Fable des abeilles. Pocket. ↩
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Je suis né en 1998, un an après la sortie du premier manga One Piece, en 1997, année qui, hasard du calendrier, est aussi l'année officielle du début de la génération Z.↩
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Malgré ce qu'en disent les médias mainstream et plus traditionnels, ainsi que les sphères complotistes de droite sur les médias sociaux, le mouvement est globalement très festif depuis ses débuts, et ce bien que le pouvoir en place ait tout intérêt à le faire pourrir par des dégradations matérielles qu'il est le premier à provoquer, par le silence et la violence intolérable qu'il oppose à la jeunesse de son pays.↩
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Bernard Stiegler, dans un texte en anglais publié par l'Institute of Network Cultures en 2013 sur les réseaux sociaux (PDF accessible ici), affirme ceci : « I believe that the real issue is about the arrangement of social networks with social groups (since a social network without a social group is equivalent to a mafia) » (p. 28).↩
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Voir aussi des travaux sur la forme de pensée d'Emmanuel Macron, par exemple La pensée perverse au pouvoir de Marc Joly (Anamosa, 2024), dont voici une brève recension par le Monde Diplomatique.↩
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Source (depuis Wikipédia) : Oda, Eiichirō (July 2006). Pirates vs. CP9. One Piece (in Japanese). Shueisha. p. 126↩
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Différences qui ne restent que des tendances globales, auxquelles nous pourrions, bien sûr, trouver de nombreuses exceptions…↩
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Selon Lyotard, dans Le postmoderne expliqué aux enfants (1986) — dont je n'ai trouvé qu'un exemplaire de la traduction en anglais (1992) — le capitalisme pourrait être réduit au simple principe de l'échange économique (p. 58). Ainsi, le développement capitaliste « semble procéder de son propre accord, avec une force, une motricité autonome qui est indépendante de nous » (ma traduction, p. 78). Vous n'hallucinez pas, il ne s'agit pas d'une citation de Friedrich Hayek ou de Milton Friedman mais bien de Lyotard : le développement capitaliste n'aurait pas besoin, selon lui, d'un récit sur le progrès, étant une force spontanée, presque divine finalement (voir à ce sujet la préface de Dany-Robert Dufour à La fable des abeilles de Bernard Mandeville (2017), un très important récit capitaliste, bien qu'occulté, datant du début du 18ème siècle, qu'il est bien dommage que Lyotard n'ait pas lu ou en tout cas et à ma connaissance, pas cité). Sur le capitalisme, toujours, Lyotard affirme qu'il est « à peine dérangé par le déclin des grands récits de l'universalité (y compris le récit libéral de l'augmentation de la prospérité humaine) » (ma traduction, p. 59), comme si le déclin des récits universaux permet à un seul de subsister : le récit capitaliste, vu comme une évidence qui n'est même plus à même d'être confrontée, discutée à proprement parler. Lyotard continue, sans que l'on puisse comprendre ce qu'il en pense exactement : « le capital, il pourrait être dit, n'a pas besoin de légitimation : il ne prescrit rien, dans le sens strict de l'obligation, et par conséquent n'a pas besoin de citer une instance pour rendre des prescriptions normatives » (ma traduction, p. 59). Ce que ne dit pas Lyotard, c'est que lorsque le capitalisme est normalisé par le néolibéralisme comme la seule possibilité, évidemment, il n'a pas besoin d'être argumenté pour être « choisi » (l'élection de Macron à deux présidentielles, sans projet clair, est par ailleurs le paroxysme de cette logique). De toute façon, d'autres choix ne peuvent, structurellement, exister, les conditions de ce choix ayant été méthodiquement détruites par les pouvoirs économiques, politiques, médiatiques en place, ainsi que les « experts », durant les dernières décennies (non pas de manière « autonome », donc) — ce qui est bien pire que l'obligation, à bien y réfléchir. Néanmoins, peut-être prit d'un doute, ou alors afin de se protéger de critiques qu'il devait bien pressentir et en vue de rendre son propos plus difficilement attaquable, Lyotard finit son bref passage sur le capitalisme pour dire, de manière toutefois contradictoire avec ce qui précède : « derrière cette apparence il y a toujours une finalité cachée : gagner du temps. Est-ce que c'est une fin universellement valide ? » (ma traduction, p. 59). En effet, Lyotard…↩