Nous sommes devenus des choses parmi les choses. Réifié depuis bien longtemps. Nous ne sommes plus. Nous ne comprenons plus. Nous n’avons plus de passion. Nous consommons. Nous questionnons. Nous rejetons
Nous sommes devenus des choses parmi les choses. Réifié depuis bien longtemps. Nous ne sommes plus. Nous ne comprenons plus. Nous n'avons plus de passion. Nous consommons. Nous questionnons. Nous rejetons
Nous sommes données. Nous calculons tout. Plus besoin d'apprendre, quand je peux le chercher. On doit être soit productif, soi malheureux. Pas le choix. Pour nous motiver notre vie est quantifiée. Tout est collecté. Analysé. Nous calculons nos vies. Nous sommes des données manipulées par l'algorithme. Notre propre autocritique y participe.
La lucidité n'est plus un antidote.
Savoir que l'héroïne tue n'empêche pas l'overdose. Connaître le fonctionnement de notre spectacle ne nous en libère pas. Esclaves conscients. Esclaves, quand même.
Il n'y a plus aucun athée dans cette nouvelle Église numérique. Même les déconnectés portent ces stigmates. Ils parlent de leurs ex-plateformes comme d'ex-amants. Hantés par le scroll fantôme. Parfois on tente d'en sortir. de s'en libérer. On croit avoir réussi. On retrouve notre liberté. Une liberté autorisée. Une liberté factice. L'addiction numérique,
est un fascisme des pulsions à l'échelle mondiale.
Libération pulsionnelle détournée en soumission économique. On nous laissent jouir pour nous vendre. Chaque like flatte notre ego. Chaque partage nourrit notre narcisse. Chaque notification stimule notre reconnaissance. Nous sommes des rats dans un laboratoire. Nous appuyons sur le bouton. Nous recevons notre dose de dopamine.
La pulsion de domination ? Elle s'exprime dans les commentaires. La pulsion voyeuriste ? Elle consume nos stories. La pulsion sexuelle ? OnlyFans la monétise. L'agressivité ? Elle explose en shitstorms. Toutes nos pulsions sont canalisées. Instrumentalisées. Vendues.
L'homme-données hyper-individualisé.
Chacun pense suivre son propre chemin. Tous suivent le même algorithme. Des statistiques. Un usage simple. Personne n'aime sans influence. On ne connait que par eux. On participe à la tendance. Le fascisme historique uniformisait les corps. Le fascisme numérique unifie les contenus. Même combat. Il ne s'agit plus de nous faire rentrer dans le rang. Il s'agit de nous faire scroller en rythme. Nous ne défilons plus dans les rues.
Nous défilons dans les fils d'actualité.
La personnalisation, nouvelle propagande. Plus efficace que l'uniforme. Elle nous donne l'illusion du choix en choisissant nos désirs. Nous croyons choisir nos contenus. Nos contenus nous choisissent. Nous validons les hypothèses des formules mathématiques. Nous ne sommes réduits qu'à des statistiques. Chacune de nos pensées sont rentabilisée. Nous sommes des chiffres. N'être que ROI dans leur royaume.
Il n'existe plus d'avenir. Nous ne nous ouvrons plus. Court-circuité par nos réseaux. Répéter nos idées. Ne plus savoir où aller. Convertir nos pulsions en désir. Ne plus prendre le temps. Tout est instantanéité. Nos réactions à chaud. Nos mots durent.
Nous ne comprenons pas nos envies.
Prisonniers de nos bulles. Nous crions. Nous n'entendons plus que l'écho de nos propres opinions. Nous acclamons nos ombres. Nous sommes légion. Nous ne voyons plus que ce qui confirme nos biais. Mentir devient normatif. Post-vérité. Les faits ne sont plus. Tout est vérité. Tout est faux.
La guerre civile est permanente. Elle se joue sur les réseaux. En commentaires. En stories. En threads. Nous nous entretuons à coups de mots. Nous avons eu une contre-révolution pulsionnelle aliénante. Nos pulsions sont libres. Nous sommes esclaves.
L'algorithme ne fait pas de différence. Il calcule tout. Banquier et punk. Bourgeoise et anarchiste. Toutes égaux devant la machine. Tous réduits à des données.
Une recherche sur internet et ils aspirent nos vies. Nos données comme carburant. Nous servons notre propre désastre. Nous participons à notre effondrement. Nous l'alimentons. Nous l'accélérons.
Le spectacle manipule sa propre critique. Il vend la révolte. Il transforme la révolution en contenu. Nos révolutionnaires quémandent des likes, des subs. Il insulte un système, le critique mais le renforce. Nous. Nous publions nos vies. Vendons notre intimité. Livrons nos enfants au spectacle. Chaque photo enrichit leurs données. Chaque « anniversaire » nourrit l'algorithme. L'addiction n'est pas un accident. C'est le produit. Nous ne sommes pas clients.
Nous sommes la marchandise.
Qui peut encore échapper ? L'enfant non connecté ? Ses parents ont déjà vendu son image. Les morts nourrissent les algorithmes. Leurs profils continuent de générer du contenu.
La religion numérique s'étend désormais aux morts et aux non nés. On les partage sur l’internet, on leur redonne vie. Même à la fin de notre existence, le spectacle continue.
On paye des applications pour déconnecter. On fait des séjours détox. On en revient et on recommence. On nourrit la machine de déconnexion pour se reconnecter. Le serpent qui se mord la queue. Qui en redemande. On ne sait plus comment arrêter. On ne peut plus arrêter.
Ainsi nos corps ont changé de maître.
Ils ne battent plus au rythme de notre cœur. Ils vibrent au rythme des notifications. 10 fois par heure. Notre nouveau métronome. Tic Tac. Un message. Un like. Un commentaire. Un Live. Un email. Notre vie est coupé. Notre concentration disparait.
Nous sommes devenus des organes de la machine. Plus d'humains avec des outils. Des humains-numériques qui s'ignorent. Le smartphone n'est plus dans notre poche. Il est dans notre système nerveux. L'incorporation est littérale. Nos doigts se crispent quand le téléphone est loin. Nos yeux clignent moins devant les écrans. Sécheresse oculaire. Notre cou se plie.
Mais le pire, c'est le rythme.
Les notifications interrompent tout. Sommeil. Repas. Sexe. Travail. Elles fragmentent notre temps biologique. Nous ne vivons plus en continu.
Nous existons par à-coups.
Entre deux pings. Deux vibrations. Deux injections de dopamine. Notre cerveau n'a plus le temps de se poser. Il surfe en permanence sur la crête de l'urgence artificielle. Nous avons perdu nos rythmes naturels.
Premier geste du matin : attraper le téléphone. Dernier geste du soir : attraper le téléphone. La machine nous synchronise. Elle nous rend spectateurs. On ne sait plus rien faire sans elle. Elle décide quand nous regardons. Quand nous réagissons. Quand nous vibrons. Push notifications. Ordres au corps. Pavlov pour les masses. Dressage collectif.
Nos mains connaissent le scroll par cœur. Mouvement automatique. Réflexe conditionné. Pouce qui glisse. Index qui tape. Gestuelles automatisées. Nous moulons nos corps aux interfaces. Nos corps deviennent interfaces. On ne comprend plus. Sous anesthésie permanente. Notre monde numérique est devenu prison. Prolétaire du web. Nous perdons chaque jour nos libertés. Notre prolétarisation c'est de perdre le savoir. Google navigue à notre place. Waze conduit à notre place. ChatGPT pense à notre place. Qu'est-ce qu'il nous reste ?
La métacognition disparait. Le savoir dans nos poches. A toute heure. Partout. Plus besoin de réflechir. Perte de matière grise. Disparition du savoir.
Nos secrets confiés. Nos questions posées. Nos avis donnés. Nos vies spoilées. L'IA débarque dans nos vies. Dans nos nuits. Dans notre intimité. On se jette à elle. On ne veut plus faire. Plus d'effort. Rien à comprendre. Tout à avoir. Le mirage d'une vie de rien.
L'angoisse de la déconnexion n'est pas psychologique. Elle est physiologique. Cœur qui s'accélère quand la batterie est faible. Sueurs froides devant "Pas de réseau". Tremblements quand l'écran se brise. Sevrage numérique. Manque physique.
Nous ne contrôlons plus nos réflexes.
Nous vérifions le téléphone même éteint. Main qui se tend vers la poche vide. Œil qui cherche l'écran même absent. Oreille qui guette la notification imaginaire. Nouveau trouble anxieux de masse. Corps en état d'alerte permanent. Cortisol en surchauffe. Système nerveux grillé.
Nos futurs naissent déjà synchronisés.
Ils reconnaissent les sonneries avant leur prénom. Ils touchent les écrans avant de savoir marcher. Ils scrollent avant de savoir lire. Génération native de la donnée.
L'évolution accélérée. Pouces hypertrophiés des ados. Myopie généralisée des jeunes. Dos voûtés des connectés. Troubles de l'attention de masse. La sélection naturelle s'est couplée à la sélection numérique. Nous évoluons vers ce que la machine exige de nous.
Le rythme cardiaque, c'est 60 à 100 battements par minute. Le rythme numérique, c'est 500 notifications par jour. Nous ne sommes plus des humains connectés. Nous sommes des machines qui respirent encore. Pour combien de temps ?
Pouvons-nous sortir de cette spirale. Casser le cycle. Reprendre le contrôle. Briser le rythme. Prendre le temps. Explorer. Contribuer. Serait-il venu le temps d'enfin respirer ? De prendre le temps de réfléchir. D'ouvrir les maux. De collectivement s'asseoir et réfléchir.
Tout couper. Revenir. arreter. Déconnecter. Disparaitre. Retrouver ce temps perdus. Ne rien faire. Se regarder et respirer.
À l'acmé de notre civilisation, il est venu le temps de l'otium d'un peuple.