Dans cet article, Giuseppe Longo critique le réflexe d’appeler « ... fasciste » chaque tournant ou régime autoritaire, en reprenant l’histoire du fascisme et du néolibéralisme et en rappelant le contexte techno-social particulier qui est le nôtre.

C'est une erreur que d'appeler « ... fasciste » chaque tournant ou régime autoritaire, cela n'aide pas à l'analyse, encore moins à la « réponse ». La Russie de Staline et Poutine ou la Chine de Mao ou actuelle ont été et sont encore des formes très dures d'autoritarisme, accompagnées d'un capitalisme d'État, aujourd'hui enrichi en Chine (et en Russie) par un contrôle basé sur l'IA et des pouvoirs économiques diffus, des oligarques très riches et des petits capitaux, toujours toutefois subordonnés au pouvoir de l'État (et, en Chine, du Parti) - ce serait une grave erreur d'analyse de les appeler « fascistes ». Typiquement, le fascisme (Italie 1922, Allemagne 1933) est allé au pouvoir largement comme « réaction » (il était « réactionnaire ») : face à un réel danger de mouvements populaires, voire révolutionnaires, notamment en Italie, soutenus par ou en référence à la Révolution russe (et à... Lénine-Staline !), la violence réactionnaire protégeait le système capitaliste. Leur originalité, celle de Mussolini, en premier lieu, était de se présenter comme des mouvements réactionnaires-populaires : contrairement aux élites « réactionnaires » du XIXe siècle, ils avaient une véritable assise populaire (ou sous-prolétarienne, commentera Gramsci).

Ces deux grandes expériences européennes de fascisme se sont immédiatement présentés comme « étatistes », promouvant de fortes interventions publiques dans l'économie -- bien sûr compatibles avec les secteurs du capital qui les soutenaient, mais d'une grande importance, surtout dans les années 30, après la crise de 1929 (l'IRI en Italie et, en Allemagne, les politiques de H. Schacht, ministre de l'économie « keynésien », 1934-1937 : investissements publics colossaux dans les chemins de fer, les autoroutes, le logement social, la remise en état des terres agricoles, le réarmement, les camps de concentration...). En même temps, ils ont tous interdit non seulement toute action et pensée critique, mais aussi des élections politiques, même baclées.

Le véritable tournant dans les politiques économiques des fascistes-réactionnaires est représenté par Pinochet (Chili, 1973), arrivé au pouvoir en réaction à la gauche au pouvoir d'Allende. Pour la première fois, avec les applaudissements de Hayek et la contribution personnelle de Milton Friedman et de ses élèves chiliens à Chicago (les « Chicago boys »), un fasciste, qui plus est militaire, applique des politiques néolibérales radicales, inventant une triangulation originale entre fascisme - sommets de l'Église - capital néolibéral, accompagnée d'un recours généralisé à la torture. Cette analyse, qui a trouvé un écho au Chili, a été développée dans la thèse de doctorat de Teresa Mariano Longo à Paris VIII, à partir de son analyse du tournant néolibéral dans les politiques et les structures éducatives (Mariano Longo, 2001). Depuis lors, d'autres « fascismes » en Amérique latine ont également abandonné leurs velléités étatistes, concluant divers mariages heureux avec différentes formes de néolibéralisme. Cependant, le processus historique s'est inversé, perdant certaines caractéristiques du fascisme, comme les visages meurtriers des généraux et colonels latino-américains, et trouvant des confirmations électorales pilotées par une forte présence technique dans les médias et les réseaux, comme Milei en Argentine - une violence plus sélective, visant toute critique, des scientifiques, des journalistes... (Longo & Bartolini, s. d.) parfois pour la protection directe d'énormes intérêts économiques1.

En bref, dans des pays comme les États-Unis (et l'Argentine actuelle), le processus a été l'inverse par rapport à celui classique : ce ne sont pas les fascistes qui ont pris le pouvoir par la force et qui, tôt ou tard, certains et tardivement, se sont ouverts au néolibéralisme, mais ce sont les néolibéraux, grâce à des structures de capital hypercentralisées et techniques, à des oligopoles économiques sans contrôles ni limites dans aucune de leurs activités, qui ont construit un consensus électoral populaire autour de leur champion ou de leur allié sûr et autoritaire, sans même avoir besoin de se présenter comme une « réaction » (à l'exception de la construction d'un consensus de « réaction » à l'immigration et aux vagues politiques « woke ») et, pour l'instant, sans assassinats politiques. Nous assistons à une conquête technique du pouvoir, basée sur la centralisation néo-capitaliste, entre les mains d'une poignée d'oligopoles, de réseaux et d'outils de connaissance, de corrélation et de contrôle originaux, largment « numériques », sans avoir besoin d'un général Pinochet pour s'imposer. Confondre des formes aussi différentes de prise et de maintien du pouvoir totalitaire est une erreur historique et politique. Peut-être que l'on pourra avoir à nouveau une structure de pouvoir directement et explicitement fasciste, à partir d'évolutions « réactionnaires » d'une hégémonie techno-autoritaire sérieusement remise en question par des révoltes populaires, ou à partir d'une nouvelle pandémie (ou, localement, d'une épidémie), avec des assignations à résidence pour tous, des punitions exemplaires pour les dissidents : un régime policier, facilement mis en œuvre par des autorités de plus en plus « numérisées et en réseau », donc capables de contrôles capillaires et culturellement formées par le « pythagorisme impératif » propre au nouvelle technologies, (Lassègue & Longo, 2025)2 : exécutez les ordres !

Ce qu'il y a en commun entre les différentes formes d'autoritarisme, c'est le but et le résultat : empêcher toute forme de pensée critique, de désaccord argumenté. La pratique des slogans hurlés est aussi commune, mais aujourd'hui relayés par des réseaux « intelligents » qui ciblent les clients, les électeurs. L'émiettement de la pensée est essentiel à ce projet : des logiciels en réseau qui nous sollicitent sans arrêt, empêche la réflexion, nous font interagir seulement par des phrases courtes, sans jamais faciliter le développement d'un raisonnement -- voir les débats politiques aux USA, mais en fait partout dans le monde et ça commence en « perturbant » les bébé avec les écrans (Bossière, 2021). Pour le moment, le contrôle peut se faire sans l'usage de la force: l' « hégémonie réticulaire » suffit à faire prévaloir « Le mal de la banalité ».

Dans ce cadre, le transhumanisme des pontes de la Silicon Valley, qui prône le dépassement de soi par la technique à outrance, est ultra-individualiste. Rien à voir avec un fascisme, centré sur l'ordre collectif et la solidarité à l'intérieur d'un groupe soudé ; il s'avère plutôt un aboutissement du néo-libéralisme individualiste à l'extrême, dans toute sa radicalité, sa crudité, un avatar du libertarianisme : chacun pour soi et contre tous. L'empathie, explique Elon Musk, est le plus grand défaut de l'humanité.

Le levier de cet aboutissement autoritaire du néo-libéralisme, bien au-delà de ce qu'il avait été sous Reagan et Tatcher, a été la technique, à partir des techniques numériques en réseau, mais aussi, quoique moins visibles, des bio-technologies, des OGM à la santé humaine (le « pouvoir de contrôler l'évolution » : voir ce compte-rendu du livre par J. Doudna, prix Nobel de bio-chimie, 2020). Les techniques et leur centralisation oligopoliste sans limites, le mythe du contrôle de la nature et de l'humain par la technique, de leur remplacement possible, ont donc précédé et accompagné la prise du pouvoir de ce techno...-quoi ?

Peut-être, l'époque actuelle peut être conçue comme techno-oligarchique, ce à quoi on peut ajouter ...-féodale, comme le souligne Varoufakis : le serf recevait en don du seigneur, dont il dépendait et qui le protégeait, la capacité de cultiver de la terre, des espaces, dont il profitait en petite partie pour ses propres besoins ; nous recevons en don des plateformes des espaces de stockage et la capacité de nous connecter à un réseau numérique pour nos propres besoins, mais nous y dépendons et nous contribuons, précisément grâce à ce « don », à le « cultiver » et l'alimenter continuellement. Toutefois, l'histoire est toujours innovante et cette analogie très pertinente ne doit pas faire superposer les concepts : Supiot, 2013 observe que, face à l'inversion du rapport entre droit public et droit privé, et donc à une « reféodalisation du droit », le droit est conçu pour protéger les intérêts individuels, plutôt que de les transcender -- rien à voir avec la construction du droit « nazi-fasciste ». Mais, de surcroit, on est arrivé à considérer les systèmes juridiques nationaux comme des « produits législatifs » à choisir dans un marché international de règles juridiques (« law shopping »). Cela ne correspond pas à un « retour au Moyen Âge », mais à la « réémergence d'une structure juridique que la naissance de l'État-nation avait rendue obsolète », avec toute l'originalité d'une nouvelle invention historique.

Pour cela, si l'État-nation a eu et a encore un rôle central dans l'histoire des fascismes, ce n'est plus le cas pour notre nouveau « techno-... quoi ? ». Une histoire économique des fascismes européens est très bien synthétisée, par exemple, dans Éléments d’économie politique du fascisme ; il manque toutefois, dans les quelques références au présent dans cet article, toute attention à la nouvelle technicité de « l'écriture électronique en réseaux » (une belle notion de Clarisse Herrenschmidt) qui domine aujourd'hui dans le monde avec sa « structure impérative » (Lassègue & Longo, 2025) et son rôle économique et politique profondément original. Pour ce rôle, une bonne référence est (Varoufakis, 2024).

En conclusion, nous nous trouvons à faire face à un autoritarisme d'un nouveau genre, qui va de la Chine aux USA jusqu'aux « autocraties/démocratures »  que l'on voit (accéder) au pouvoir dans notre continent -- des techno-... quoi ? L'histoire se renouvelle, nos outils de compréhension et de lutte aussi doivent se renouveler. Proposons le bon terme et une bonne analyse qui saisissent la nouveauté du nouveau pouvoir économique et politique, où le rôle des techniques et de leurs oligopoles est nouveau et essentiel.

Références


  1. Voir https://frequenceprotestante.com/events/parcours-scientifiques-3/.

  2. Voir l'introduction et la table des matières.

  1. Mariano Longo, T. (2001). Philosophies et politiques néolibérales de léducation dans le Chili de Pinochet. L'Harmattan.
  2. Longo, G., & Bartolini, P. (s. d.). Complexité, science et démocratie (Entretien avec Giuseppe Longo). In Glass Bead.
  3. Lassègue, J., & Longo, G. (2025). L'empire Numérique. De l'aphabet à l'IA. PUF.
  4. Bossière, M.-C. (2021). Le Bébé Au Temps Du Numérique (Editions Hermann).
  5. Supiot, A. (2013). The Public–Private Relation in the Context of Today's Refeudalization. International Journal of Constitutional Law, 11(1), 129‑145. https://doi.org/10.1093/icon/mos050
  6. Varoufakis, Y. (2024). Technofeudalism: What Killed Capitalism. Melville House.