Le retour à la Maison Blanche de Trump a fait voler en éclats le vernis progressiste des barons californiens de la tech, au point que les commentateurs parlent de techno-fascisme. Cet autoritarisme revendiqué s’inscrit dans un mouvement global de repli réactionnaire des sociétés néolibérales. La lecture Organologique, au sens de B. Stiegler, de ces événements permet de montrer que l’impensé technique couplé à une double crise, sociale et écologique, des démocraties libérales a mené à cette volonté grandissante d’autoritarisme. Paradoxalement, la singularité du moment dit techno-fasciste est qu’il nous oblige à penser ensemble la technique et le politique puisque ce sont les technologies numériques portées par ces dirigeants réactionnaires qui permettent l’industrialisation de la société et des individus.

Le retour à la Maison Blanche de Trump a fait voler en éclats le vernis progressiste des grandes entreprises californiennes qui façonnent le numérique à tel point que l'expression "techno-fascisme" s'est imposée dans le débat public1. Bien qu'il soit indéniable qu'un certain nombre de dirigeants de la Sillicon Valley aient opéré un virement réactionnaire très net, sont-ils pour autant les initiateurs d'un phénomène nouveau ou s'inscrivent-ils dans un mouvement global qui les précède? Par ailleurs, ce qui apparaît comme une fascisation ne serait-il pas un simple moyen, pour ces entreprises, de s'enrichir davantage en s'émancipant des Etats?

Pour répondre à ces questions et sans entrer dans le débat qui a cependant lieu d'être sur la légitimité des termes de "techno-fascisme", "techno-féodalisme" ou "autoritarisme numérique"2, nous proposons de faire un pas de côté en cherchant à comprendre ce qui fait que les individus néolibéraux adhèrent à ce mouvement autoritariste qui déplace les polarités politiques de plus en plus à droite, tout en affirmant que la clef de compréhension du moment que nous vivons tient dans la reconnaissance de l'intrication du politique et de la technique.

S'il serait commode de ne voir, dans ce qui apparaît comme un techno-fascisme, rien d’autre que la bourgeoisie qui s’organise pour continuer à prospérer dans les sociétés néolibérales agonisantes usant des technologies numériques comme des moyens de continuer à s’enrichir, dans une perspective organologique où il y a production réciproque du physiologique, des techniques et des sociétés3, les techniques ne peuvent être considérées comme de simples moyens objectifs à la disposition des fins humaines. Pour le comprendre, il faut considérer que la force du néolibéralisme a été de fabriquer le consentement4, cela de manière industrielle. Dans un même mouvement, les individus usent d’objets techniques qui infiltrent l’intimité du foyer (radio, télévision, micro-ordinateurs) et fabriquent la pensée humaine, comme un artefact, en vue de marchandiser le moindre recoin de la vie. Le numérique permet d’aller au bout de ce processus de marchandisation en rendant possible la commercialisation des données relatives à nos activités en ligne et nos déplacements.

Les problèmes surviennent lorsque le besoin de croissance perpétuelle du capitalisme industriel, sur lequel s’appuie le néolibéralisme, se heurte à une double limite. La première tient dans le fait que les individus ont besoin des conditions suffisantes pour continuer à vivre et consommer, la deuxième dans le caractère limité des ressources naturelles. Ces deux limites imposées aux sociétés néolibérales constituent le coup de grâce du modèle puisque le propre du capitalisme industriel est de toujours croître, demandant toujours plus de ressources. Ce qui est singulier dans le moment que nous, individus néolibéraux5, vivons est qu’il aurait été logique de conclure à la chute concomitante du capitalisme industriel et du néolibéralisme. Il n’en est pourtant rien puisque les démocraties libérales, bien qu’elles délaissent peu à peu l’idéologie néolibérale, semblent avoir toujours foi dans le capitalisme industriel. Etrange, sauf si l’on considère le néolibéralisme selon une polarité qui lui est propre : le premier pôle correspond à ce que nous appellerons politique, qui regroupe les décisions, lois, postures et mouvements spontanés de la société et qui a pu, à certains moments, donner lieu à des avancées sociales, des politiques inclusives, féministes ou antiracistes. Le second pôle est économique, le capitalisme industriel en trame de fond, et la technique comme moyen, présenté comme immuable et indépassable. C’est une des caractéristiques du néolibéralisme que de dépolitiser l’économie en essentialisant le capitalisme, nous y reviendrons. Il est étonnant de constater que, face à la double limite écologique et sociale imposée aux sociétés néolibérales, les citoyens concluent à la nécessité d’évacuer le premier pôle tout en gardant le second. Le raisonnement est le suivant : arrêtons avec l’anti-racisme, le féminisme, l’écologie et l’inclusion, nos sociétés se portaient bien mieux avant ! Jamais le capitalisme n’est mis en cause.

La réaction des individus néolibéraux semble d’abord complètement absurde, et elle l’est d’une certaine manière, elle devient en revanche compréhensible lorsqu’on pense l’intrication de la technique et de la société. Les technologies numériques modifient notre rapport au monde par un phénomène de transduction de nos vies en données analysables par des machines et en changeant notre accès au monde qui passe désormais largement par ces données numérisées : nos vies sont en grande partie numériques. En tant que les objets techniques et plus encore les technologies numériques sont des moyens d’industrialisation totale, il vient que nos vies elles-mêmes sont marchandisées, à la fois rouages de l’industrie et industrialisables. Nous ne sommes plus de simples moyens à disposition des capitalistes pour les enrichir, nous sommes le capitalisme. Voilà pourquoi nous ne parvenons pas à penser une sortie de celui-ci, nous l’avons intériorisé à tel point qu’il est constitutif de nos organes physiologiques6, psychiques, techniques et de toutes les perspectives d’organisations sociales possibles. Le risque est d’essentialiser le capitalisme comme constitutif de l’humanité alors que nous ne sommes devenus foncièrement capitalistes que par la nécessaire intrication de la technique industrialisée avec la société et ses individus. La seule sortie possible de la crise du néolibéralisme apparaît alors comme la nécessité de sortir du capitalisme industriel en changeant conjointement les techniques, les sociétés et les individus dans un même mouvement. Pourtant, nous l'avons évoqué, les sociétés néolibérales ont choisi de changer la société seule, ce que nous avons appelé son pôle politique, oubliant les relations de transductions réciproques des différents organes. L’analyse organologique met en lumière le fait qu’un changement de société sans penser la place des techniques est une vaine entreprise.

L'avènement de ce qui ressemble de plus en plus à du fascisme découle du décalage entre le constat que nous faisons, qui est juste, et la solution que nous lui apportons, sans considérer la transformation organologique. Nous voyons bien que le néolibéralisme nous conduit à des inégalités sociales et à une crise écologique telles qu’un changement de modèle est nécessaire. Pour autant, en sauvant malgré nous le capitalisme qui nous colle à la peau, nous faisons perdurer les problèmes. Face à ceux-ci, la seule solution qui se présente à nous est d’évacuer tout ce qui semble constituer l’idéologie néolibérale, c’est à dire ce que nous avons appelé son pôle politique. En France cette tendance s’illustre avec le dégagisme de ce que le Front National appelait l’UMPS donnant lieu au dégagisme soft7 avec l’élection de Macron et qui donnera peut-être lieu au dégagisme hard aux prochaines élections. Or le fait d’évacuer le pôle politique du néolibéralisme - qui pouvait d’ailleurs bien n’être qu’une façade ou un garde fou afin de regarder ailleurs que vers l’industrie capitaliste – constitue l’impossibilité de toute perspective d’amélioration. La bourgeoisie au pouvoir s’empresse alors de capter cette volonté de faire table rase du pôle politique néolibéral en élaborant une politique réactionnaire qui fera perdurer l’industrie capitaliste, les technologies industrialisées et les inégalités qu’elles entraînent.

Mais cet opportunisme des capitalistes ne doit pas nous aveugler sous peine de manquer la singularité du moment car ce sont bien les citoyens qui votent de plus en plus pour les figures réactionnaires. Ni Trump, ni Meloni n'ont pris le pouvoir par les armes et c’est d'ailleurs là un trait particulier du fascisme qui est toujours arrivé par les urnes8. Comment alors penser la place de ces barons de la tech réactionnaires? Il est possible de les voir soit comme une sorte d'avant-garde réactionnaire qui galvanise le dégagisme des sociétés néolibérales en usant des technologies numériques pour imposer leur modèle politique ; soit au contraire comme la technique qui s'exprime à travers eux puisqu'elle contient quelque chose d'autoritariste en elle-même. L'Organologie propose une troisième voie sinueuse puisqu'elle nous conduit à penser le virage techno-fasciste des dirigeants de la Sillicon Valley comme un événement à la fois politique, technique, psychique et biologique et, puisque les barons de la tech sont acteurs à la fois de la technique et des deux pôles - politique et économique - du néolibéralisme, il vient que, paradoxalement, le virage réactionnaire de ces quelques dirigeants nous oblige à penser l'autoritarisme ambiant de manière organologique.

Pour finir, notons que les constats que nous faisons peuvent d’abord nous conduire à vouloir une décroissance capitaliste ou encore une sobriété numérique mais cela reviendrait à réduire le problème du capitalisme à une question de quantité alors que c'est justement une attitude toute capitaliste que de penser le monde en termes de quantités. L'attitude anticapitaliste devient alors de penser en termes de qualité, c'est pourquoi l'enjeu est plutôt de déterminer quelle technique et quelle économie nous voulons et pas seulement quel modèle social est souhaitable puisque le repli réactionnaire donnant lieu à une fascisation de nos sociétés vient de cette mise à l'écart des questions technique et économique qui réduit considérablement le champs de l'action politique à des décisions de façade impuissantes à générer quelque changement : plus ou moins de social, plus ou moins d'anti-racisme, un peu de féminisme et d'inclusion, voilà tout ce pour quoi nous votons. Après plusieurs décennies de cette politique étriquée, l'individu néolibéral prend toutes ces questions comme cause des problèmes auxquels la société doit faire face puisque c'est tout ce sur quoi elle a le pouvoir et que les problèmes perdurent, quitte à opérer un virage réactionnaire, certains diront populiste, qu'une part grandissante de la bourgeoisie au pouvoir tente de cristalliser dans un fascisme décomplexé. Dès lors, tout porte à penser que ce fascisme donnera lieu à toujours plus de marchandisation destructrice quitte à détruire le ridicule champs d'action politique que le néolibéralisme avait laissé. La seule porte de sortie consiste alors à réfléchir sur quelle technique et quelle économie nous voulons sans quoi toute tentative de changement sera vaine.

Références bibliographiques

  1. Voir par exemple (Hadjadji & Tesquet, 2025).

  2. Sur les polémiques autour de ces termes, voir (Morozov, 2025).

  3. B. Stiegler parle de relation réciproque transductive « entre organes endosomatiques, organes exosomatiques, et organisations sociales » dans (Stiegler, 2018, p. 871). La transduction est un concept emprunté à G. Simondon qui entend "par transduction une opération, physique, biologique, mentale, sociale, par laquelle une activité se propage de proche en proche à l'intérieur d’un domaine" (Simondon, 1995, p. 30).

  4. On trouve cette expression chez W. Lippmann qui considère que la fabrique du consentement est le pendant démocratique de la propagande par des moyens techniques : «That the manufacture of consent is capable of great refinements no one, I think, denies [...] The creation of consent is not a new art. It is a very old one which was supposed to have died out with the appearance of democracy. [...] It has, in fact, improved enormously in technic, because it is now based on analysis rather than on rule of thumb. » dans (Lippmann, 1997, p. 158).

  5. Le néolibéralisme n'est pas simple objet de pensée mais le cadre à partir duquel nous pensons puisqu'il nous a intégré à la fois comme rouage et marchandise de l'industrie, c'est la raison pour laquelle il est nécessaire de reconnaître que nous sommes des individus néolibéraux sous peine de ne jamais parvenir à quitter ce cadre.

  6. Cela apparaît clairement avec les pathologies du capitalisme : l'épidémie d'obésité outre-atlantique ou encore les maladies dues à la pollution atmosphérique qui serait la cause de près d'un tiers des maladies cardiovasculaires d'après l'OMS (OMS, 2017, p. 2).

  7. C’est un néolibéral qui utilise ces termes puisque c’est J. Attali qui fait cette distinction entre dégagisme soft et hard dans (Attali, 2022).

  8. Rappelons que les Faisceaux italiens de combat étaient des groupes de la gauche révolutionnaire jusqu’à ce que Mussolini s’allie avec la bourgeoisie conservatrice de droite en 1920 et n’œuvre alors à rien d’autre qu’à réprimer les élans révolutionnaires des mouvements ouvriers, allant jusqu’à refuser lui-même la prise de pouvoir violente alors qu’il en avait peut-être les moyens au profit des urnes pour ne pas froisser ses nouveaux alliés.

  1. Hadjadji, N., & Tesquet, O. (2025). Apocalypse Nerds. Divergences.
  2. Morozov, E. (2025). Le numérique nous ramène-t-il au Moyen Âge ?. Le Monde Diplomatique, 8‑9.
  3. Stiegler, B. (2018). La technique et le temps. Fayard.
  4. Simondon, G. (1995). L'individu et sa genèse physico-biologique. J. Millon.
  5. Lippmann, W. (1997). Public Opinion. Simon and Schuster.
  6. OMS. (2017). Preventing Noncommunicable Diseases (NCDs) by reducing environmental risk factors.
  7. Attali, J. (2022). Présidentielle : Marine Le Pen peut gagner. Les Echos.